Réseau Autonomie Crest
Un archipel de Groupes autonomes reliés : coopération, autogestion, mutualisation, entraide...

Vers une économie de la gratuité et du partage non-marchand ?

Réflexions pour sortir de l’impasse de la « Valeur » et de la domination du Capital

vendredi 5 janvier 2018, par David M.

Voici quelques réflexions personnelles, théoriques et pratiques, sur la question de l’économie locale.

Il est à présent de plus en plus évident que le système en place construit sur le capitalisme, la Croissance infinie dans un monde fini, la marchandisation de tout, la course au profit sur fond de concurrence de tous contre tous, les inégalités et injustices sociales, l’organisation et la perpétuation de notre impuissance économique et politique... est néfaste (pour le climat, les humains et autres espèces vivantes...) et pourrait s’effondrer prochainement.

Qu’on attende passivement qu’il s’effondre, au risque que le choc soit très violent, ou qu’on s’active dès à présent, comme dans ce Réseau, pour construire/initier/expérimenter une toute autre et bien meilleure société, il est important de savoir quoi faire à la place. Car sinon on risque de se retrouver fort dépourvu et de répéter les erreurs du passé.

Ne soyons plus de simples rouages impuissants et interchangeables d’une méga-machine boulimique

Si on veut vraiment faire autre chose et ne pas retomber dans les ornières (dictature, totalitarisme, fausse démocratie, guerre, classes sociales...), il faut viser une société où les peuples, d’abord localement, pourraient avoir la main sur ce qu’ils produisent, comment ils le produisent, pourquoi et pour qui ils le produisent, et aussi qu’ils puissent décider du rythme de travail, de sa répartition, etc.
Ca implique de se libérer du carcan de l’économie de marché (rentabilité, concurrence, compétition, productivité, emploi...) et du Capital, qui lui pousse au contraire à la déresponsabilisation et à la domination de quelques riches à l’aide de lois archaïques.
Ce ne serait plus le Capital (les propriétaires et actionnaires, le Marché, les impératifs de la compétitivité et de la productivité, le nombre de clients solvables) qui déciderait de la production, mais les peuples en fonction de leurs besoins réels (non déformés par la pub, la frustration/compensation et la compétition), de leurs choix politiques démocratiques, de la prise en compte des données écologiques, du nombre d’heures qu’ils veulent travailler, de l’arbitrage entre soucis d’efficacité et plaisir au travail, etc. (voir André Gorz, « Ecologica », qui vous expliquera ça mieux que moi).
Cette nouvelle économie est parfaitement possible ! Ce ne serait plus un économisme (dictature totalitaire du profit et du productivisme), ni même une économie d’ailleurs, juste des activités nécessaires à une société et au libre « accomplissement » de chacun.e.

Il nous faudrait donc créer une sorte « d’économie » de la gratuité et du partage non-marchand libérée de la « Valeur » et du Capital : ni argent étalon, ni travail-emploi, ni marchandises, avec fin de la propriété privée des moyens de production, développement des « Communs » et de la coopération/émulation.

Comment passer de ces belles théories à la pratique, ici, là où on habite ?

Comme on vit dans une société calibrée pour l’inverse de cet objectif d’autre économie, et même qui pourrait s’y opposer activement, il n’est pas évident de faire autre chose de prime abord. Les obstacles matériels, et encore plus intérieurs, psychologiques, sont grands.
Par où commencer, comment ?

décoloniser notre imaginaire et nos habitudes

Il faut d’abord décoloniser notre imaginaire et nos habitudes, par la réflexion, les prises de conscience personnelles, des formations et l’action collective. Apprendre à vivre sans s’abîmer dans la consommation, la soumission, la quête du Pouvoir, en domptant la Peur et la liberté, en (re)découvrant le plaisir simple d’être, de faire, d’agir, et de décider collectivement avec des formes horizontales autogérées, etc. C’est clairement la partie la plus difficile.

Ensuite, construire à plusieurs de multiples espaces et activités autonomes, où l’on apprend sur le terrain à collaborer, à coopérer, sans chefs ni hiérarchie, sans la carotte de la consommation fétiche ni le bâton du patron ou du policier.
Et puis faire grandir ces espaces, être de plus en plus nombreux pour avoir des zones de productions, des zones autonomes, des lieux libérés du capitalisme.
Il ne s’agit pas de faire juste de petits îlots refuges pour se tenir chaud, mais de jeter les bases concrètes d’une autre « économie » (maîtrisée, à sa place, à notre service), d’une autre société (sans classes sociales ni inégalités de moyens de vie).
Ensuite, l’addition et la coordination de ces espaces locaux pourront peut-être agir pour obliger à des changements accélérés à plus grand échelle ?
Comment transformer ensuite ces espaces locaux en vastes mouvements d’émancipation collective ?

Plantations d’arbres fruitiers à Crest en décembre 2017

Concrètement, à Crest, ça pourrait se traduire comment ?

- Quelques exemples existants et idées/projets :

  • Des jardins collectifs et productifs reliés entre eux (un jardin a commencé aux Sétérées)
  • Multiplication de plantations de comestibles en ville, avec participation des riverains (voir Groupe « Plantations et jardins »)
  • Un grand local autogéré avec de multiples activités : groupement d’achats et « épicerie », atelier de transformation alimentaire, cantine populaire, ateliers de bricolage et de fabrication, lieu de débats et de réunions, grainothèque...
  • Habitats groupés, si possible sous une forme « coopérative d’habitants » ou assimilé (pas de propriété individuelle)
  • Verger collectif, pépinière d’arbres fruitiers
  • Partage de véhicules (en cours de réflexion)
  • Un média d’information et d’expression : Ricochets
  • un garage autogéré ?
  • des ateliers de production artisanale ? (fabrication de meubles, de vêtements, d’outils agricoles...)
  • atelier partagé d’artistes ?
  • si possible, réduire son temps de travail dans le système actuel, surtout pour des activités contraires aux idéaux portés ici
  • pour les chômeureuses et Rsa-istes, utiliser leur temps libéré pour participer à la construction de cette autre société et se former si besoin, au lieu de subir des emplois précaires, mal payés et souvent inintéressants

Ces divers Groupes produiraient d’abord pour les membres du Réseau, et le surplus éventuel pourrait être vendu ou échangé ailleurs ?

Des professionnels (paysans, artisans) qui rejoindraient le Réseau permettraient d’accélérer les choses avec des chantiers participatifs ou s’ils partageaient une partie de leurs ressources (ateliers, outils, terres...).
De même, si des personnes plus ou moins riches, conscientes de la situation ou simplement soucieuses de leur avenir et de celui de leurs enfants, donnaient des biens ou de l’argent, ça permettrait des facilitations et accélérations bien utiles.

Il faudra sans doute envisager ensuite des occupations d’usines, de terres, de bâtiments, de lieux de production, pour les mettre à l’abri du Marché et de la course à la Croissance, et ainsi mieux les utiliser.
A plus grande échelle, difficile d’imaginer, ça dépend de tellement de facteurs. On peut espérer des mouvements larges issus des habitant.e.s qui prendraient le pouvoir pour le partager dans des communes, des départements et autres institutions, avec l’objectif de la démocratie réelle, tendance directe ? (voir par exemple « La belle démocratie »)

Voir aussi un récit utopiste que j’avais tenté : La Grande Bifurcation, qui peut donner des idées/perspectives.

Argent, monnaie, partage ?

De nombreuses questions se posent dans ce domaine, et des voies sont à expérimenter !

Tout d’abord, il vaudrait mieux aller plus loin que simplement avoir des pratiques d’autogestion dans une entreprise alors que celle-ci resterait prisonnière de la logique du Marché (concurrence, prix). Si on veut une autre « économie », avec l’autogestion et l’horizontalité d’une activité, il faudrait aussi que la production, les décisions de production et la distribution ne soient plus soumises aux diktats du Capital et du Marché (sans bien sûr tomber dans le bureaucratisme qui tuerait la liberté individuelle et la spontanéité des initiatives).

Il faudrait éviter les pièges du choix binaire bénévolat/salariat, le risque de rentrer dans le moule en courant après une rentabilité ou de l’argent pour rembourser ceci ou cela, de ne pas être une voie attrayante si on reste dans des productions très réduites qui ne permettent pas de s’affranchir du modèle actuel.

éviter les pièges du choix binaire bénévolat/salariat

Si possible, il me semble qu’il vaudrait mieux éviter d’échanger de l’argent entre membres à l’intérieur du Réseau Autonomie, et même d’utiliser une forme de monnaie (SEL). Ce pour éviter de retomber dans le piège de la « valeur » (donner une valeur subjective aux choses, se perdre dans des calculs compliqués, alors qu’on est tous différents dans des situations différentes).
Partager sans monnaie n’est pas plus difficile qu’échanger avec, il faut juste s’habituer à une autre forme d’organisation. Au final, ça pourrait même être plus simple, et en tout cas moins « énergivore ».

Pourtant, il faudrait trouver un moyen de respecter une forme de justice entre les membres vu que les niveaux de participation seront différents ? A moins « d’imposer » un nombre d’heure minimal d’activités à tous les membres désirant bénéficier des services et produits ? Ou alors de noter (sans le mesurer par une monnaie) tout ce que fait chacun.e afin d’avoir des points de repère permettant une forme d’auto-régulation ?
Est-ce qu’il faut distinguer les activités directement « productives » (produire des légumes, fabriquer une remorque) des autres (communication, réunions, information...) ?
Est-ce qu’on laisse chaque Groupe du Réseau se débrouiller avec cette question, ce qui permettra de tester différentes variantes originales ?

En tout cas, surtout pour les activités productives, il faudra forcément discuter de comment on répartit le travail et les fruits de ce travail.
Plutôt qu’un système de monnaie qui donne la fausse impression rassurante d’avoir réglé le problème, mieux vaudrait s’entraîner à se faire confiance, à s’auto-réguler, à dialoguer dans la transparence et l’ouverture pour décider collectivement de comment répartir le « travail » et ses fruits ?
Ca permettrait de mieux voir quels sont nos besoins, nos limites, nos aspirations, de mieux s’imprégner du bien collectif plutôt que de nos seuls intérêts personnels ?

Peut-être qu’il nous faudrait une sorte de groupe de travail pour réfléchir à cette question plus avant, pour faire des propositions, observer ce qui se passe ici et ailleurs, faire une veille ?
Mais le plus important reste d’expérimenter dans la vie réelle.

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